Nous avons interviewé Marion Siéfert, ancienne boursière du DAAD qui fête ses premiers succès sur les scènes de théâtre françaises.

1/ Marion, vous êtes actuellement très présente sur les scènes de théâtre en Île-de-France. Pourriez-vous nous présenter rapidement votre pièce actuelle « 2 ou 3 choses que je sais de vous » ?

« 2 ou 3 choses que je sais de vous » est un portrait du public à travers Facebook. C’est ma première pièce et j’avais envie de commencer en faisant une entorse aux conventions habituelles du théâtre. D’ordinaire, les spectateurs restent dans l’ombre et regardent les acteurs, mis dans la lumière. Ici, ce sont les spectateurs qui deviennent le cœur du spectacle. Je leur tends un miroir et je choisis de créer un espace de représentation spécialement pour eux. C’est un spectacle que je refais spécialement à chaque fois, pour les spectateurs réellement présents dans la salle.
De manière plus générale, « 2 ou 3 choses que je sais de vous » est une réflexion sur la manière dont nous écrivons des récits de nous-mêmes, au quotidien, sur les réseaux sociaux, et sur les traces que nous laissons. Quelle(s) histoire(s), collectives et personnelles, réelles et fantasmées, apparaissent ? Et quelles formes prennent ces récits virtuels ? Que disent-ils et surtout, que ne disent-ils pas de nous ? À une époque où la question de la surveillance de masse devient de plus en plus brûlante, je voulais mettre en lumière les affects à l’œuvre dans nos usages des réseaux sociaux. Moins pour en faire une critique moraliste, que pour dégager un espace de réflexion et d’émotions.

2/ Vous avez bénéficié d’une bourse de recherche du DAAD en 2015/2016 dans le cadre de votre cotutelle de thèse entre l’Université Paris Ouest - Nanterre La Défense et l’Université de Hildesheim en Allemagne. Pourriez-vous nous expliquer sur quel sujet de recherche vous travaillez et comment votre parcours vous y a amené ?

J’ai d’abord fait des études de littérature allemande et j’ai passé deux ans à Berlin, pour mon master. Là-bas, j’ai vu énormément de pièces de théâtre à la Volksbühne, au HAU (Hebbel am Ufer), aux Sophiensäle, et ça a été comme une révélation pour moi. Lorsque j’ai vu les pièces de collectifs comme She She Pop, j’ai compris comment je pouvais faire du théâtre. C’était un désir que j’avais depuis l’enfance, mais jusqu’à présent, je n’avais pas vu de personnes qui étaient à la fois les auteurs, les metteurs en scène et les interprètes de leurs propres pièces, et surtout, qui questionnaient la relation au public d’une manière aussi vivante et insolente !
Je me suis aperçue que la plupart de ces artistes qui m’inspiraient avaient étudié à l’Institut d’études théâtrales appliquées de Gießen. J’ai senti que cet endroit était intéressant et j’ai décidé d’y consacrer ma thèse : « Devenir artiste ? L’Institut d’études théâtrales appliquées de Gießen à l’épreuve du réel ». Cela me permet de lier de manière assez inédite je crois théorie et pratique, recherche et création. Annemarie Matzke de l’Université d’Hildesheim et membre du collectif She She Pop, ainsi que Marielle Silhouette de l’Université Paris-Nanterre sont mes deux directrices de thèse.

3/ En quoi les séjours en Allemagne étaient-ils déterminants pour l’avancée de vos travaux de recherche ?

Ils m’ont donné le temps d’effectuer une véritable recherche de terrain, une longue immersion et de trouver une méthodologie de recherche assez atypique. Dans mon travail scientifique, je ne cherche pas à théoriser ma pratique artistique, mais je me suis servie du cadre de la recherche universitaire pour créer mes propres pièces. C’est tout cela que je mets en perspective dans ma thèse. Je crois que la France a trop tendance à créer une frontière étanche entre recherche scientifique et création artistique. Dans le champ des études théâtrales, une telle manière de penser me semble catastrophique. Je pense au contraire qu’une recherche étroitement arrimée à une pratique peut créer une approche plus concrète et plus pertinente sur les objets artistiques et sur ceux qui les façonnent.

4/ Avez-vous des projets, éventuellement franco-allemand, à venir?

Mes pièces vont être certainement amenées à tourner en Allemagne. Mon deuxième spectacle, « Le grand sommeil », sera présenté en novembre prochain au Festival d’Automne à Paris.
Je prépare une troisième pièce, « Pièce d’actualité n°12 : Du sale ! », qui sera créée au Théâtre de la Commune d’Aubervilliers en mars 2019, puis à Nanterre-Amandiers en avril 2019.